AFS RT 27
Sociologie des intellectuels et de l'expertise: savoir et pouvoir
Sciences Humaines et Sociales en Société

Colloque « Sciences humaines et sociales en société »

Lieu : Université Paris Descartes [ 14-16 mai 2008 ]

Responsable : G. Sapiro, O. Martin

Abstract : Si l’histoire intellectuelle des disciplines des sciences humaines et sociales fait, depuis l’institution de ces disciplines, l’objet de travaux d’enquête réguliers et, depuis quelques décennies, de recherches collectives, on connaît encore mal aujourd’hui les institutions, les mécanismes, la logique des acteurs présidant à la formation et à l’évolution de ces savoirs et des pratiques qui y sont associées. Le développement et la fécondité remarquables de la sociologie des sciences et des techniques depuis plusieurs décennies, au niveau international comme en France, ne semblent pas en effet, à de très rares exceptions près, redevables à l’étude et l’analyse d’objets extraits des sciences humaines et sociales et de leur évolution. La signification d’un tel paradoxe mérite d’être interrogée. Les terrains, les méthodes, les généralisations des SHS offriraient-ils quasi-« naturellement » moins de prises aux techniques d’objectivation qui se sont développées dans les science studies ? À moins que la plupart des chercheurs en sciences humaines et sociales, particulièrement les sociologues, ne résistent, par habitudes sociales ou par impensé professionnel, à une approche contextuelle, en particulier sociologique, de leur propre discipline ? La sociologie des intellectuels, en France surtout, voudrait précisément tendre, avec une sociologie des sociologues et des chercheurs en sciences sociales, à neutraliser les effets des inconscients disciplinaires dans la construction savante de nos objets de recherche ; elle a mis en outre depuis quelques années ses résultats généraux à l’épreuve d’une histoire sociale des sciences sociales. L’état présent de ces deux terrains de la sociologie semble donc pouvoir favoriser une approche convergente, spécifiquement sociologique, des productions des sciences humaines et sociales et de leurs carrières, qui romprait avec une histoire des idées désincarnée sans pour autant réduire la production des savoirs à de simples enjeux de pouvoir.

Que l’on situe les causes du faible développement d’une sociologie des SHS dans l’objectivité fragile de ses questions potentielles ou dans la subjectivité partiellement aveuglée de ses praticiens éventuels, celui-ci paraît aujourd’hui d’autant plus surprenant qu’il s’accompagne souvent d’un regain collectif et institutionnalisé de la réflexivité historique et parfois critique des SHS. Les transformations morphologiques de plusieurs systèmes universitaires nationaux, les craintes plus ou moins diffuses quant à la perte de légitimité relative des SHS, le sentiment corroboré ou pas que l’âge d’or de ces disciplines est peut-être derrière nous, les modifications pratiques importantes que connaît le métier de chercheur ont en effet entraîné une inflation internationale d’écrits d’humeur au milieu de quelques enquêtes savantes portant sur le contexte institutionnel et intellectuel le plus contemporain de la production de cette famille de savoirs. De part et d’autre de l’Atlantique, les associations professionnelles – à commencer souvent par les associations de sociologues – ont commencé par exemple à s’interroger sur la sociologie de leurs corps, sur la fonction sociale de leur activité, sur les débouchés que connaîtront leurs étudiants, sur les obstacles ou les vecteurs de l’ouverture à l’international, et usent souvent du détour historique pour comprendre les inerties et les déplacements des réponses à ces questions. À cela se sont ajoutées les nombreuses célébrations commémoratives des grandes revues, des paradigmes fondateurs, des œuvres importantes de chacune des traditions disciplinaires et nationales des SHS, ayant derrière elle déjà un siècle ou parfois un siècle et demi d’existence. D’une manière générale, l’histoire des sciences humaines et sociales s’est ainsi largement développée depuis quelques décennies. En France, par exemple, une société savante, plusieurs revues, sans même évoquer les nombreux numéros thématiques spéciaux de revues généralistes d’histoire, de sociologie, et d’autres disciplines, sont désormais consacrés à sa pratique régulière. L’histoire intellectuelle, des idées ou des méthodes, et l’échelle biographique ou individuelle, prédominent encore largement dans cette vaste historiographie dispersée. Et lorsque les sociologues s’emparent des sciences humaines et sociales, c’est la même approche qui est souvent adoptée, à côté de l’épistémologie et de l’épistémologie historique traditionnellement développées dans ce pays. Malgré cette tendance lourde, la chaîne de composition et de recomposition des savoirs semble avoir été peu à peu dépliée par les travaux récents, les études historiques sur les sciences humaines et sociales ayant importé certains des problèmes parmi les plus féconds des science studies et de la sociologie des « biens symboliques » : aux recherches centrées sur les lieux et les milieux de production ont ainsi succédé des travaux intéressés aux controverses, à la réception et aux circulations de savoirs, de méthodes, d’objets ou de paradigmes, de chercheurs ou d’agencements institutionnels. Le contexte politique et, moins souvent, économique, de la pratique des sciences humaines et sociales a fait l’objet de nombreuses investigations, de comparaisons internationales, par exemple en ce qui concerne les statistiques. Les sciences humaines et sociales émergent à la fois comme « savoirs d’Etat » et comme savoirs potentiellement autonomes voire critiques. La question de la pérennité contemporaine de cette ambivalence et, derrière, de l’indépendance de la recherche en SHS, fait aujourd’hui l’objet d’une grande interrogation.

Même dispersés et dans l’attente d’une investigation bibliographique un peu complète, l’ensemble de ces apports en histoire des SHS, à côté des travaux plus traditionnels, nous semble offrir les conditions intellectuelles au développement d’une approche sociologique de ces objets. Il revient à ce colloque international, proposé conjointement par les réseaux thématiques 27 («Sociologie des intellectuels et de l’expertise : savoirs et pouvoirs») et 29 («Sciences et techniques en société : savoirs, pratiques, instruments et institutions») de l’Association française de sociologie, de confirmer ce sentiment et de construire un premier espace institutionnel pour des travaux qui s’y rattacheraient. L’intérêt d’une telle démarche n’est pas d’annexer simplement une nouvelle classe d’objets jusqu’alors négligée par notre discipline, encore moins de satisfaire savamment des penchants narcissiques ou corporatistes, faute de terrains et de problèmes plus pressants. L’enjeu n’est pas non plus seulement dans une meilleure compréhension analytique des structures des SHS, apte à mieux éclairer leurs orientations nécessaires, présentes et futures. Les arts, les artefacts culturels, les sciences et les techniques, les productions symboliques, ont, comme objets d’étude, profondément transformé les débats et, pour certains, les attendus même de la discipline sociologique. Leur traitement a pu servir aussi à contester les acquis jusqu’alors les plus sûrs de l’anthropologie ou l’impérialisme disciplinaire d’une grande partie de l’économie. Nous pensons que les SHS font partie de ces objets qui, à leur tour, peuvent contribuer au renouvellement de notre discipline.