AFS RT 27
Sociologie des intellectuels et de l'expertise: savoir et pouvoir
Congrès de Villetaneuse février 2004

Résumés des interventions au congrès de Villetaneuse 24-17 février 2004

Un cas journalistico-littéraire. L’immigration francophone dans le champ intellectuel français Paul Dirkx

La réception de l’œuvre de Nelson Goodman en France Jean-Luc Gangloff

La définition médiatique de « l’auteur qui dérange » Sandrine Garcia

« Se faire un nom » (le cas de Pierre Rosanvallon) Christophe Gaubert

Mai 68 et la naissance de l’ecrivain-expert Boris Gobille

La trajectoire sociale d’un prospectiviste et les impensés politiques de la prospective Vincent Guiader

Les Intellos précaires Isabelle Kalinowski

La réception d’une étude sociologique dans l’espace politique local Michel Koebel

Professions scientifiques et territoire : la construction d’un pôle de recherche et d’innovation Y. Lamy et C. Vilkas

Les origines du « développement personnel » en France Loïg Le Sonn

La réception des interventions de Pierre Bourdieu et de « Raisons d’Agir » au cours de l’automne 1998 Gérard Mauger

Modes de constitution et d’appropriation des « affaires » Rushdie et Nasreen Delphine Naudier

La transfiguration électorale de la question sociale.
Genèse de la croyance savante dans les effets politiques du chômage Emmanuel Pierru

La philosophie très politique de Luc Ferry Louis Pinto

Autobiographies et representations sociales Christine Plasse

Divulgation des pratiques littéraires : Des « univers de consolation » aux frontières du champ littéraire Claude F. Poliak

Pour une histoire du PCF comme « intellectuel collectif » Bernard Pudal

Une contribution pragmatiste à la sociologie des intellectuels Romain Pudal

Entre défense corporative et engagement politique : les usages de la catégorie « intellectuels » au XXe siècle Gisèle Sapiro

Trajectoires d’éditeurs français après 1945 : habitus, habitus professionnel et transformation du champ éditorial Hervé Serry

Sociologie comparée des pratiques de recherches en sciences sociales Charles Soulié

Un manifeste sur la « question urbaine » : les Entretiens de la ville (1991-1993) Sylvie Tissot

Qu’est-ce qu’être intellectuel français en Algérie : l’exemple de Pierre Bourdieu Yacine Tassadit

Dirkx
Paul
paul.dirkx @ univ-rennes1.fr
Université de Rennes 1

Un cas journalistico-littéraire. L’immigration francophone dans le champ intellectuel français

Le fait qu’un grand nombre d’intellectuels français soient d’origine européenne non française passe généralement pour un détail quasi anecdotique de l’histoire du champ dans lequel ils ont pourtant eu à s’intégrer, en y immigrant avec armes et bagages intellectuels issus de traditions sociales, politiques et culturelles différentes. Ce désintérêt n’est en fait que le répondant scientifique de la position dominante de la France au sein de la « francophonie » et aussi du travail de normalisation que la grande majorité de ces intellectuels se sont sentis appelés à accomplir sur eux-mêmes. Il s’agirait ici de commencer à porter au jour le résidu incompressible de cet ajustement en étudiant les stratégies, littéraires et journalistiques, d’écrivains belges francophones dans la presse littéraire française du second après-guerre (Les Lettres françaises, Le Figaro Littéraire, Les Nouvelles Littéraires, etc.), moment de crise où les fondements de l’action (« engagée », etc.) intellectuelle, notamment littéraire, font l’objet de débats permanents. Ce cas permet de révéler, de hiérarchiser et de redéfinir de manière indirecte, mais efficace un certain nombre de contraintes propres au fonctionnement de cette presse et, au delà, du champ intellectuel français. Comme il concerne une langue dite « commune », la langue « française », il permettra aussi de voir par quelles voies l’intellectuel francophone immigré tend à reconstruire indéfiniment sa langue et donc une manière d’exister socialement.

Gangloff
Jean-Luc
jean-luc.gangloff @ gersulp.u-strasbg.fr
Université de Strasbourg

La réception de l’œuvre de Nelson Goodman en France

La riche œuvre de Nelson Goodman se caractérise notamment par l’adoption d’un point de vue critique à l’égard de la tradition de l’empirisme et du positivisme logique. On y trouve également, à partir des années 60, un parti pris néo-kantien inspiré de l’œuvre de Cassirer, en vue de mener une réflexion portant sur les systèmes symboliques en général.
Les travaux de Goodman ont ainsi permis de renouveler les questions au sein de plusieurs domaines : épistémologie et logique, esthétique et philosophie de l’art. Cette liste n’est pas exhaustive, loin s’en faut. En raison de la variété de ses champs d’investigation, l’étude de la réception d’une telle œuvre en France constitue une occasion rêvée de dessiner en creux les contours singuliers et les lignes de partage de la tradition philosophique dominante dans notre pays, à bien des égards atypique si l’on considère la situation à l’échelle mondiale. Notre hypothèse générale est la suivante : le succès (relatif) de l’œuvre de Goodman en France n’a été possible que dans le domaine de l’esthétique et de la philosophie de l’art. Elle ne pouvait rencontrer d’écho équivalent dans celui de l’épistémologie française, en raison des particularismes marqués de celle-ci. Notre étude tentera de déterminer plus précisément les facteurs qui ont abouti à l’attribution d’une place singulière à l’œuvre goodmanienne dans le paysage intellectuel français.

Garcia
Sandrine
garcia.sandrine @ libertysurf.fr
Université de Paris IX Dauphine

La définition médiatique de « l’auteur qui dérange »

Parce qu’ils s’attribuent un rôle essentiel dans la définition de la figure de la subversion intelectuelle, les médias jouent aujourd’hui un rôle décisif dans l’imposition des figures autorisées à subvertir l’ordre établi. Ils contribuent à la construction du succès littéraire ou/et politique d’auteur-e-s dont les prétentions « révolutionnaires » se fondent sur l’affirmation d’une liberté sexuelle. Désignés comme des « auteurs qui dérangent », ces auteurs ont pour caractéristique de définir une utopie sociale qui consiste à étendre le principe de l’économie de marché aux échanges sexuels pour instaurer l’accès -marchand ou non- de tous aux « biens » ou aux « services sexuels ». On prendra quelques figures privilégiés de « l’auteur qui dérange » pour défendre l’hypothèse que ces auteurs présentent l’avantage essentiel, du point de vue médiatique (et de leur propre point de vue) de rabattre l’ordre politique sur l’ordre moral et donc la transgression politique sur la transgresser morale, ce qui leur permet de cumuler les profits attachés à la subversivité et au conformisme social et politique, Ph. Sollers étant en quelque sorte un pionnier de cette position. Pour cela, nous nous intéresserons à la manière dont ils sont désignés et présentés par les médias, ainsi qu’au contenu de leur « révolte », mis en relation avec leur trajectoire intellectuelle.

Gaubert
Christophe
gaubert @ iresco.fr
Université de Limoges

« Se faire un nom » (le cas de Pierre Rosanvallon)

On objectivera la trajectoire politico-intellectuelle de Pierre Rosanvallon, de ses études à HEC jusqu’à son recrutement à l’EHESS. Plusieurs identités lui ont été successivement ou simultanément attribuées, qu’il a pu revendiquer : permanent syndical, animateur de revue, sociologue et historien du politique,… On analysera la construction d’une « biographie intellectuelle » en rapportant ces identités à un ensemble de trajectoires inscrites dans un petit nombre d’espaces sociaux, plus ou moins hiérarchisés et autonomes (champs syndical et politique, universitaire et intellectuel). Mais la « personne » se présente d’abord à la perception comme indivise, et l’institution du nom propre unifie et totalise l’ensemble de ces histoires possibles, garantissant la permanence de la « personne ». L’analyse de la construction d’ »un nom » passe ainsi par la prise en compte de la hiérarchie des champs et des positions, l’objectivation des relations entre accumulation de capital social, politique et informationnel, apprentissages spécifiques du travail intellectuel et reconnaissance intellectuelle. On peut alors saisir le principe d’une reconversion s’opérant à l’échelle d’une vie, l’établissement d’équivalences entre des ressources a priori dissemblables : la transformation du travail d’expertise syndicale en fréquentation des intellectuels, la genèse d’un intérêt pour les idées politiques et la manière dont ces concepts font l’objet d’un nouveau traitement disciplinaire.

Gobille
Boris
bgobille @ club-internet.fr
LSS (ENS/EHESS)

Mai 68 et la naissance de l’ecrivain-expert

La communication étudiera les façons dont des écrivains mobilisés en mai 1968 parviennent à construire de nouvelles représentations de l’écrivain comme travailleur et à les imposer en partie sur l’agenda politique, jusqu’au vote d’une loi sur la sécurité sociale des auteurs au milieu des années 1970. L’émergence de nouvelles manières d’intervenir dans l’espace public chez les écrivains, moins fondées sur le prophétisme que sur l’expertise et la construction politique des problèmes sociaux, sera replacée dans le contexte fondateur de Mai 68. On montrera notamment comment la crise ouvre un espace du pensable permettant aux écrivains de se mobiliser collectivement, de reproblématiser la catégorie « écrivain » ainsi que les conditions socio-économiques et symboliques d’exercice du « métier d’auteur ». On s’attachera ensuite à dégager les processus qui amènent ces écrivains à se détacher du référentiel révolutionnaire et prophétique au profit d’une action de transformation des univers pratiques et éthiques de leur espace professionnel. La naissance dans les années 1970 d’un réseau syndical autour de l’Union des Ecrivains, créée le 21 mai 1968, sera analysée comme un prisme symptomatique de la solidification de la figure de l’intellectuel spécifique. La communication s’appuiera sur notre travail de thèse sur les mobilisations d’écrivains en mai 1968 ainsi que sur des archives inédites.

Guiader
Vincent
guiader @ noos.fr
Université Paris IX-CREDEP

La trajectoire sociale d’un prospectiviste et les impensés politiques de la prospective

Michel Godet a mené des études de prospective à la SEMA puis à la DATAR dans les années 70 avant d’occuper la chaire de prospective au CNAM qui lui garantit un monopole de la reconnaissance institutionnelle de cette « science appliquée ». Les stratégies éditoriales qu’il déploie portent la marque des transformations qui affectent sa trajectoire : des manuels techniques qu’il fait paraître dans les années 70 jusqu’aux essais plus récents au ton résolument polémique et destinés à un public plus large, la propension à universaliser une compétence (semi) scientifique légitimée par l’institution universitaire est visible. Dans ce cas précis, les charges académiques légitiment son activité de consultant cependant que ces dernières fournissent la matière à une délégitimation de la figure de l’universitaire et du savant en sciences sociales. Le cumul des positions d’expert et d’intellectuel se donne à voir dans l’usage réifiant de certaines théories « homéostasiques » de l’équilibre social et économique mais également dans des extrapolations de statistiques démographiques.
En mettant en relation les réceptions différenciées de ses prises de position, l’étude permet également de mettre au jour les processus « d’intellectualisation de l’expertise », dans un contexte marqué par la transformation et l’abaissement des droits d’entrée qui règlent l’accès au champ intellectuel.

Kalinowski
Isabelle
ikali @ msh-paris.fr
CNRS-CSE

Les Intellos précaires

Une lecture sociologique du livre d’Anne et Marine Rambach édité par Fayard en 2001 fournira l’occasion de s’interroger sur les conditions d’un usage scientifiquement pertinent des notions de « précarité » ou de « déclassement » des professions intellectuelles. Les problèmes soulevés par l’emploi de ces notions seront également exposés à partir d’une enquête en cours sur les métiers de l’édition aujourd’hui.

Koebel
Michel
koebel @ wanadoo.fr
Université de Reims

La réception d’une étude sociologique dans l’espace politique local

Cette intervention interroge les rapports qu’entretiennent les élus locaux avec les sciences sociales et leurs représentants.
Pour les explorer, j’ai profité de la diffusion d’un rapport d’enquête sociologique et de l’organisation d’un colloque centré sur l’utilisation de ses résultats dans une perspective de changement social, pour étudier les réactions et prises de position d’un échantillon d’élus, et les mettre en rapport avec leurs caractéristiques sociales et politiques. Dix élus (des maires et des adjoints) ont fait l’objet d’entretiens semi-directifs préalables au colloque ; une cinquantaine d’élus (en plus d’une dizaine de représentants de l’espace des sciences sociales et d’une trentaine de professionnels et de représentants de diverses administrations) ont pris part au colloque (Colmar, 2001) dont l’ensemble des débats a été enregistré et a fait l’objet d’un traitement secondaire.
Ce matériel m’a permis d’étudier le statut des sciences sociales dans les représentations des acteurs politiques locaux et leur place dans l’élaboration ou la justification des politiques locales, leur importance par rapport à d’autres sources d’information comme le sondage d’opinion, l’expertise de cabinet, la réunion politique, la concertation avec les habitants ou les groupes d’intérêt. Ces représentations dépendent notamment de la position dans l’espace politique, mais aussi du niveau d’instruction et des rapports entretenus avec le monde universitaire. Les mêmes méthodes et techniques qui ont permis aux acteurs politiques de bâtir leur capital politique spécifique semblent prévaloir dans leur prise de connaissance des « besoins » de la population.

Lamy
Yvon
yvon.lamy @ unilim.fr
Université de Limoges

Vilkas
Catherine
cvilkas @ wanodoo.fr
IUT Limousin

Professions scientifiques et territoire : la construction d’un pôle de recherche et d’innovation

Nous nous intéresserons ici à ces catégories particulières d’intellectuels que constituent les chercheurs et ingénieurs, en les situant dans leurs contextes institutionnel et territorial, alors que le territoire devient un lieu de définition des problèmes publics. A partir d’enquêtes sociologiques (essentiellement entretiens semi-directifs et analyse de documents) en Limousin et dans d’autres régions, nous examinerons les stratégies que ces intellectuels adoptent face à une demande sociale plus exigeante et à une multiplication des commanditaires de recherche et notamment la façon dont les scientifiques se saisissent de problèmes issus de la sphère socio-économique pour les transformer en nouveaux savoirs certifiés, objets ou procédés techniques. L’étude des trajectoires individuelles des chercheurs et ingénieurs, depuis la période de formation jusqu’à la direction d’équipes ou de centres, permettra d’identifier les événements décisifs dans les orientations cognitives et institutionnelles, ainsi que les mécanismes d’acquisition de la notoriété. Au-delà des parcours individuels, nous observerons les conditions d’émergence et de développement de collectifs, scientifiques ou technologiques, présentant une identité affirmée. Les relations sociales de proximité qui se développent entre individus comme entre institutions contribuent à forger des « systèmes locaux d’innovation », dont une technopole peut constituer le centre de gravité.

Le Sonn
Loïg
loig.le-sonn @ laposte.net
CSE

Les origines du « développement personnel » en France

L’appellation de « développement personnel » rassemble des écoles de psychothérapie dont les professionnels sont regroupés sous la profession de « psychothérapeute ». Notre étude prendra tout d’abord appui sur le dépouillement des deux principales revues de vulgarisation de la psychologie. La revue La psychologie et la vie. Revue de psychologie appliquée, publiée entre mars 1927 et juillet 1939, fut dirigée par Paul Masson-Oursel (historien des religions orientales et professeur au Collège de France) et patronnée par Pierre Janet. Elle se distingue par l’extrême diversité de ses participants (philosophes comme Alain, Aron ou Koyré, psychanalystes comme Laforgue et Baudouin, ethnologues comme Van Gennep, graphologues, médecins neurologues, psychologues orienteurs, pédagogues, ingénieurs sociaux…). La malléabilité du nouveau discours « psychologique » semble alimenter son utilisation pour une grande variété de sphères de l’existence : mondaine ou publique (« Les Vrais moyens de s’imposer »), professionnelle (« Comment former de bons collaborateurs ») et privée (« Pour résister au découragement »). La revue Psyché, publiée de novembre 1946 à décembre 1959, fut fondée par Maryse Choisy. Plusieurs psychosociologues et futurs psychothérapeutes y collaboreront.
Ce travail sera prolongé, s’agissant des années 60 et 70, par des entretiens avec les principaux acteurs du « mouvement psychothérapeutique » – une vingtaine – et le dépouillement d’archives privées et publiques concernant leurs instituts de formation. L’étude des trajectoires permet ainsi de construire les relations aujourd’hui déniées ou oubliées que l’espace du développement personnel entretient avec d’autres techniques de salut et de discipline et leurs dispositions éthiques voisines : hygiénisme, ostéopathie, ésotérisme (théosophie, anthroposophie…), catholicisme, management, contre-culture post-soixante huit, psychosociologie, etc. Elle peut nous aider à saisir les caractéristiques récurrentes d’expériences biographiques qui, plus largement, reflètent les transformations structurelles qu’ont connu les classes moyennes au sein de la société française depuis la deuxième guerre mondiale.

Mauger
Gérard
mauger @ iresco.fr
CNRS/CSE

La réception des interventions de Pierre Bourdieu et de « Raisons d’Agir » au cours de l’automne 1998

On se propose de mettre en évidence les principes qui sous-tendent les réactions suscitées dans la presse au cours de l’automne 1998 par les interventions de Pierre Bourdieu et de Raisons d’agir.
Tout se passe, en effet, comme si ces interventions avaient rendues patentes, à travers la production discursive massive, simultanée et quasiment unanime qu’elles ont suscitée, des propriétés, restées inaperçues parce que tacites, de la doxa. Cette sorte de communion solennelle dans la réprobation conduit en effet les officiants à énoncer quelques-unes des normes implicites qui réglementent l’accès à l’espace des producteurs autorisés et à expliciter les schèmes structurants des discours loisibles. L’analyse des prises de position permet aussi de mettre en évidence quelques-uns des obstacles qui s’opposent à une entreprise qui s’efforce de rompre avec les formes routinisées de l’engagement intellectuel.
Si l’on accorde que les réactions d’un pôle à l’autre du champ médiatique (du Monde au Figaro, du Nouvel Observateur au Point, des Temps Modernes à Esprit, etc.) sont quasiment interchangeables, il faut alors s’interroger sur les raisons de ce nivellement discursif. Se demander par exemple ce qu’il doit à « l’effet de champ » et à la circulation mécanique des arguments, à la multipositionnalité des producteurs, à l’homologie de leurs trajectoires, et en définitive à la construction d’un champ de production discursive relativement unifié qui doit être protégé d’incursions hérétiques incontrôlées et incontrôlables venant d’intrus non habilités, d’intellectuels « sans papiers ».

Naudier
Delphine
naudier @ iresco.fr
CNRS-CSU

Modes de constitution et d’appropriation des « affaires » Rushdie et Nasreen

Mon projet de communication porte sur la réception croisée des affaires Salman Rushdie et Taslima Nasreen dans le champ littéraire français et sur les modes d’interventions publiques qui ont suivi les fatwa lancées sur eux. Ces auteurs, le premier anglais d’origine indienne et la seconde bengali, ont tous les deux été victimes d’une fatwa suite à la publication de leurs livres Les Versets sataniques (Christian Bourgois, 1989) et de La Honte (Stock, 1993). La condamnation à mort du premier a été promulguée le 14 février 1989 sous l’autorité de l’ayatollah Khomeini et la seconde a été condamnée le 24 septembre 1993 par un groupe fondamentaliste bengladais (le Conseil des soldats de l’Islam).
Il s’agira de faire une analyse comparée des contenus des interventions suscitées par ces deux événements en étudiant les registres mobilisés, notamment politiques et littéraires pour que se forme un jugement tant sur la peine encourue que sur l’œuvre publiée. Quels principes sont érigés pour interpréter les œuvres qui ont conduit leurs auteurs à être victimes de ces fatwa et classer les auteurs selon la rhétorique déployée par les différents intervenants. En effet, face à de tels événements, quels sont les modes d’appropriation effectués par les signataires des diverses tribunes ? Quelles valeurs sociales, symboliques sont produites et actualisées à l’occasion du lancement de ces fatwa sur ces deux auteurs ? Quels usages sociaux, symboliques et politiques sont faits de tels événements au sein de l’espace littéraire français ?

Pierru
Emmanuel
emmanuelpierru @ yahoo.fr
Université Paris I

La transfiguration électorale de la question sociale. Genèse de la croyance savante dans les effets politiques du chômage

La variable « chômage » participe de la construction de la sociologie électorale américaine et d’un monopole d’expertise par certains chercheurs qui tentent de subvertir la recherche dans le domaine « politique », tant méthodologiquement (recours massif et exclusif aux enquêtes par sondage) qu’épistémologiquement (connaissance scientifique de la démocratie et sa promotion extra-américaine).
La montée du nazisme constitue, notamment au sein des intellectuels weimariens, un moment clef d’une reformulation spécifiquement politique de la problématique des effets du chômage. La représentation du chômage et des chômeurs comme « terreau fertilisant » pour le fascisme s’objective durant l’entre-deux-guerres sous la plume d’auteurs aux trajectoires diverses (Lazarsfeld, Neumann…). Les primo-théories du nazisme (massification et « fascisme du centre ») vont s’exporter aux Etats-Unis via l’émigration de leurs promoteurs. L’enseignement de ces « scholar refugees » connaît une « réception » très particulière chez toute une génération de jeunes étudiants (Lipset…), qui vont s’employer à « théoriser » une « exceptionnalité » de la démocratie américaine, laquelle serait immunisée contre le fascisme. A l’instar de Verba et Schlozman, ils opèrent une double réduction du problème des conséquences politiques du chômage : en assimilant la démocratie au seul vote, et en faisant du chômage et des chômeurs une variable agissante sur l’unique terrain de l’orientation (et non de la possibilité même de l’expression) des préférences électorales, la croyance en l’impact du chômage sur le seul terrain du vote structure une nouvelle matrice de perception du chômage en démocratie. Les controverses savantes ultérieures peuvent être relues sur la base de ce canevas, indissociablement savant et idéologique.

Pinto
Louis
pinto @ iresco.fr
CNRS-CSE

La philosophie très politique de Luc Ferry

Un philosophe devient ministre. Pour rendre compte de ce beau cas de reconversion, on voudrait faire l’hypothèse que la consécration politique de L. Ferry était de longue date anticipée par les caractéristiques de trajectoire.
Celui-ci a accédé à une certaine notoriété à la faveur d’une opération de mobilisation intellectuelle opérée par des individus désireux d’apporter une alternative à l’ »idéologie dominante » des années 80 (Le Débat, etc.). Le titre du livre « La Pensée-68″ dit assez l’intention : en finir avec l’hégémonie des intellectuels de gauche qui ont prospéré grâce à Mai 68. Le kantisme scolaire de L. Ferry était un bon candidat pour cette fonction car il permettait de mettre en avant une ligne de bon sens, nommée « humanisme non métaphysique », en vue de traiter sans complexe toutes sortes de problèmes d’actualité (la démocratie, l’écologie,…) avec pour bagage principal le « sujet ». Occupant une position marginale de philosophe dans la filière nouvellement créée de « sciences politiques », Ferry disposait guère d’un capital philosophique essentiellement fondé sur le commentaire, la traduction et la compilation : face à une avant-garde dont il n’était pas, et face aux universitaires enfermés dans l’érudition, il devait montrer que la compétence et le sérieux d’un professionnel raisonnable et responsable lui donnaient l’autorité pour intervenir non pas directement sur des sujets politiques mais sur les principes fondamentaux (« philosophiques ») de nos sociétés. Sous les dehors exigeants d’un « retour à la philosophie », ce programme rencontrait des attentes idéologiques ayant partie liée avec l’hétéronomie de la discipline.

Plasse
Christine
c.plasse @ libertysurf.fr
Université catholique de Lyon

Autobiographies et representations sociales

Notre communication questionnera les représentations que des universitaires-chercheurs ont construit, depuis une trentaine d’années, de la fonction professorale et ceci dans l’acte de mettre par écrit leur vie et de la rendre publique. Nous nous intéresserons, au travers de quelques textes (M. Agulhon, Ph. Ariès, R. Aron, G. Balandier, G. Duby, J. Duvignaud, J. Le Goff, R. Rémond, A. Touraine, P. Vidal-Naquet …….), à deux dimensions.
Nous réfléchirons à la définition que ces professeurs produisent de cette catégorie sociale. Nous rendrons compte des schèmes mentaux de perception que les narrateurs engagent pour se représenter et pour penser leur univers professionnel d’appartenance. Nous voulons montrer que ce qui est engagé dans l’ acte de parler de soi façonne les images publiques de ce groupe social. Il s’agira de saisir les limites socialement définies de ce qu’il est possible d’écrire lorsqu’on est devenu un universitaire consacré. Nous essayerons aussi de comprendre quelles sont les conditions d’accès à ce genre littéraire. Nous évaluerons de quelle façon l’écrit autobiographique en qualité de « manifestation(s) publique(s) d’autorité » a une fonction d’affirmation de l’estime de soi. En attestant de leur légitimité sociale, les auteurs contribuent à fixer l’image qu’ils souhaitent voir reconnaître d’eux. L’écriture autobiographique doit donc être lue comme une conduite destinée à anticiper l’interprétation biographique que l’on peut faire de soi mais aussi comme une stratégie symbolique renforçant la reconnaissance et la distinction du narrateur.

F. Poliak
Claude
poliak @ iresco.fr
CNRS-CSE

Divulgation des pratiques littéraires : Des « univers de consolation » aux frontières du champ littéraire

A partir de l’étude d’un concours de nouvelles destiné à des « non professionnels », qui a mobilisé un grand nombre de participants aux profils socio-culturels diversifiés, il s’agit de rendre raison à la fois de l’expansion des offres d’écriture destinées aux profanes, notamment dans le cadre des politiques culturelles des années « Lang », (concours, stages et ateliers d’écriture, etc.), de la multiplication des instances et des agents qui se sentent autorisés à les consacrer et de l’inflation des prétendants au titre d’écrivains (démocratisation culturelle, prolongation des scolarités, décalages entre titres et postes et effets induits de lutte contre le déclassement par l’entretien d’activités artistiques ou littéraires, etc.). On s’efforcera de montrer que l’accès improbable au champ littéraire de la plupart de ces écrivains d’intention ne les voue pas nécessairement au renoncement, mais qu’ils peuvent tenter d’exister aux frontières du champ littéraire dans des univers de consolation qui fonctionnent comme un « simili champ » littéraire, ce qui n’exclut pas d’exceptionnels passages de l’un à l’autre et invite à s’interroger sur les stratégies des écrivains consacrés qui favorisent l’arrivée de nouveaux entrants dans un univers surnuméraire.

Pudal
Bernard
pudal @ iresco.fr
Université Paris X-CSU

Pour une histoire du PCF comme « intellectuel collectif »

Deux grandes configurations, correspondant toutes deux à deux périodes justifiées à la fois par l’histoire politique et par l’histoire du système d’enseignement, ont été retenues. La première période (1920-1956) correspond grosso modo à l’apogée de l’Ecole républicaine comme système d’enseignement divisé en deux réseaux symboliquement et institutionnellement étanches (le Primaire élémentaire et le Post élémentaire primaire, d’une part, le Secondaire-supérieur d’autre part). Elle correspond aussi à l’histoire de la « stalinisation » progressive du PCF dont le mouvement ascendant s’achève avec la mort de Staline. La seconde période (1960-2000), celle de « l’explosion scolaire », est celle de la généralisation symbolique et partiellement effective du modèle de l’enseignement Secondaire-supérieur. Mais elle correspond aussi à la crise d’autorité intellectuelle du communisme qui ne parvient pas à trouver les voies nouvelles de sa légitimation. Ce phénomène, sous des formes différentes, affecte l’ensemble du monde communiste. Il se traduit par la montée en puissance des formes d’autorité symbolique politiquement marginalisées jusqu’alors, celles qui sont précisément incarnées par les intellectuels de profession. Ces deux configurations qui associent en une structure plus ou moins stabilisée durant une certaine période, histoire du système scolaire, histoire intellectuelle et histoire du PCF, caractérisent l’histoire sociale des relations entre intellectuels communistes. La première correspond à la mise en place et à l’apogée du stalinisme, la seconde reflète la mise en crise de ce modèle et correspond à la recherche d’un nouvel équilibre fondé sur des relations plus complexes et sur une redéfinition de la division du travail théorique.

Pudal
Romain
romain.pudal @ free.fr
Université Paris V René-Descartes / GEPECS / G4S

Une contribution pragmatiste à la sociologie des intellectuels

La question des liens qui existent entre l’homme et l’oeuvre n’est pas nouvelle. Nous voudrions présenter et soumettre à la réflexion collective la tentative récente d’un philosophe pragmatiste américain, Richard Shusterman, pour analyser trois des principaux courants philosophiques du siècle dernier – philosophie analytique, pragmatisme et théorie continentale – à travers les portraits croisés de trois de leurs représentants les plus typiques : Wittgenstein, Dewey et Foucault. L’idée de Shusterman peut être très brièvement résumée ainsi : « Mais si la philosophie est une pratique vitale, plus qu’un simple champ de savoir théorique, en séparant la pensée philosophique d’un philosophe du contexte vécu de sa vie, on s’expose à en altérer gravement la signification et la valeur réelles ». Dans quelle mesure l’approche pragmatiste de Shusterman permet-elle de rendre compte du travail philosophique des auteurs concernés ? L’absence d’analyse en termes de logique institutionnelle ou de contraintes spécifiques du champ philosophique, délibérée, permet-elle de comprendre les logiques personnelles des philosophes en question ?
Nous essaierons de présenter le plus fidèlement possible les analyses de Shusterman et montrerons que cette approche pragmatiste peut avoir des effets très concrets d’auto-socio analyse en prenant comme exemple le texte autobiographique de Noiriel dans son dernier ouvrage : Penser avec, penser contre. Nous tenterons de mettre en lumière l’inspiration commune qui anime pragmatisme et sociologie critique des intellectuels dans leur « effort pour réagir contre l’intellectualisme profond des philosophies européennes » et pour comprendre les trajectoires individuelles, socialement et historiquement situées, qui sont au principe de productions intellectuelles.

Sapiro
Gisèle
sapiro @ msh-paris.fr
CNRS-CSE

Entre défense corporative et engagement politique : les usages de la catégorie « intellectuels » au XXe siècle

Si le substantif « intellectuels » est apparu au moment de l’Affaire Dreyfus pour désigner le groupe des dreyfusards et leur mode d’intervention sur la scène politique au nom de leur capital symbolique collectif, son usage s’est généralisé au XX° siècle, au cours duquel il a conservé son ambiguïté originelle, désignant tantôt l’ensemble de producteurs intellectuels, tantôt ceux d’entre eux qui se mobilisent sur la scène politique en tant que tels.
On se propose, dans cette communication, de porter au jour les enjeux de l’usage de cette catégorie à travers un objet peu étudié jusqu’à présent : les diverses instances de regroupement des « intellectuels », oscillant entre, d’un côté, la définition professionnelle et la défense des intérêts corporatifs, de l’autre la définition politique et la mobilisation pour une cause. De la première définition est représentative la Confédération des travailleurs intellectuels. Née après la Premiere Guerre mondiale, pour défendre les intérêts des « travailleurs de l’esprit » entre la CGT et la CGP, elle a suscité un débat sur le syndicalisme intellectuel. On retracera également l’évolution de cette instance, qui existe encore à ce jour, et ses relations avec le syndicalisme des cadres et des classes moyennes. De la deuxième définition sont représentatifs les groupements intellectuels mis en place par les organisations politiques : on se centrera sur le cas des intellectuels communistes et des instances de mobilisation qu’ils ont impulsées, de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires à l’Union nationale des intellectuels, avant d’évoquer des instances plus contemporaines.

Serry
Hervé
herve.serry @ libertysurf.fr
CSU

Trajectoires d’éditeurs français après 1945 : habitus, habitus professionnel et transformation du champ éditorial

A partir d’une étude croisée des trajectoires des principaux éditeurs (généralistes) français en activité de 1945 à nos jours, on se propose de voir comment les ressources de ces entrepreneurs intellectuels leur permettent d’exister dans le champ éditorial et intellectuel. En opposant les héritiers (Antoine Gallimard), aux individus dotés ou revendiquant des capitaux militants (par exemple Jérôme Lindon ou François Maspero), aux nouveaux venus (Robert Laffont, Jean Bardet et Paul Flamand, fondateurs du Seuil) on pourra étudier comment les indications biographiques orientent les parcours professionnels. Les biographies seront rapportées à la mise en scène du travail éditorial (et à ses reconstructions successives), à la constitution d’un nom en label intellectuel, au type de production intellectuelle que chacun de ces éditeurs promeut, et enfin, aux engagements politiques. Le processus de rationalisation à l’œuvre dans le champ éditorial (et plus largement intellectuel) depuis 1945 (montée en puissance d’une vision commerciale du métier d’éditeur) constitue également une épreuve pour les capitaux initiaux des éditeurs sans cesse tenaillés entre prestige intellectuel et réussite commerciale. Il s’agit aussi de voir quels sont les renouvellements du recrutement dans ces professions. Il faudra aussi prendre en compte les logiques de succession au sein de l’univers éditorial. Ainsi, les « nouveaux éditeurs » des années 1970 et 1980 (François Gèze), puis les représentants des générations plus récentes (par exemple Olivier Bétourné ou Olivier Cohen) permettront d’alimenter cette réflexion sur les trajectoires, les professions et les changements que connaît le champ éditorial et intellectuel français depuis 50 ans.

Soulié
Charles
charles.soulie @ wanadoo.fr
Université de Paris VIII

Sociologie comparée des pratiques de recherches en sciences sociales

Dans cette communication, j’envisage d’étudier de manière comparée les pratiques de recherches en sciences sociales (et plus particulièrement en histoire, sociologie et géographie, tout en gardant un œil sur les pratiques de disciplines plus « livresques », ou « littéraires », comme les lettres ou la philosophie), afin de mettre au jour quelques unes des déterminations pesant sur l’activité scientifique des chercheurs. L’enquête sera principalement centrée sur une analyse de la production scientifique en Doctorat et vise notamment à décrire les spécificités des habitus disciplinaires.

Tissot
Sylvie
sylvie.tissot @ laposte.net
CSU

Un manifeste sur la « question urbaine » : les Entretiens de la ville (1991-1993)

Nous proposons, dans cet exposé, d’étudier l’activité de certains intellectuels en rapport avec la politique publique qui s’est donné pour mission, depuis la fin des années 1970, d’améliorer la situation de territoires spécifiques : les quartiers dits défavorisés ou sensibles. Pour cela, nous nous sommes intéressée à une série de conférences organisées par la structure de la politique de la ville, la Délégation interministérielle à la ville, et par la revue Esprit.
Lors de ces conférences, dont la plupart ont été publiées dans deux volumes des éditions Esprit, s’exprime, dans un langage relativement unifié, mais non sans débats, un nouveau sens commun sur la question de la ségrégation urbaine. Celle-ci se traduirait par une dualisation croissante de la société, partagée entre des espaces où se cumuleraient les handicaps, et le reste du territoire. Ces conférences constituent, selon nous, un lieu d’observation des conditions d’émergence d’un « projet réformateur », des formes que prend le discours savant sur lequel les réformateurs s’appuient, et de l’usage qu’ils en font. Cette rencontre entre savoir et politique peut s’analyser comme le résultat de deux phénomènes : le renouvellement de la sociologie urbaine par la relégation des problématiques marxistes et la montée en force de nouveaux paradigmes d’une part, et d’autre part l’institutionnalisation difficile de la politique de la ville au sein d’une administration où elle est peu légitime et où elle doit imposer des ressources d’un autre genre, mi-savantes, mi-médiatiques.

Yacine
Tassadit
yacine @ msh-paris.fr
EHESS

Qu’est-ce qu’être intellectuel français en Algérie : l’exemple de Pierre Bourdieu

Une terre, une histoire fortement liée à la France et pourtant différente d’elle ont été à la racine de la formation « intellectuelle » d’un jeune philosophe, normalien venu effectuer son service militaire en Algérie. Il s’agit de Pierre Bourdieu qui sera littéralement transformé par le terrain et les mutations sociales, politiques sous-jacentes. Pendant que l’Algérie vivait sa « révolution » aux yeux du monde, le jeune normalien confronté à une situation inédite tentait d’affûter des outils scientifiques, eux- aussi jusque-là inédits. Dans cet imbroglio propre à la guerre, il fallait aussi compter avec les difficultés réelles (physiques) mais aussi avec des enjeux tant politiques que scientifiques.
Aussi la position de Pierre Bourdieu -en Algérie- n’est intelligible que par rapport au courant orientaliste de l’école d’Alger, aux ethnologues primitivistes de la colonisation, aux ethnologues « éclairés » mais plus ou moins paternalistes et enfin aux intellectuels de l’Hexagone (de gauche) qui étaient, s’agissant de l’Algérie, davantage sur une ligne politique que scientifique proprement dite. Comprendre l’itinéraire et la pensée de Bourdieu des années cinquante revient donc à essayer de le mettre en rapport avec Germaine Tillion, Michel Leiris et les orientalistes de l’école d’Alger et, du coup, cela revient aussi à comprendre les liens entre domination politique et champ intellectuel si présente dans les derniers travaux de Pierre Bourdieu.